A ma chère Cousine Joséphine André, en religion Sœur Margurite-Marie,

Rochoise d'origine et de cœur, je dédie

très affectueusement cette petite histoire 

de notre ville natale.

 

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AUX ROCHOIS

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C'est à vous, mes chers concitoyens, que j'ai pensé en écrivant cette petite histoire de la Roche-Derrien. Je l'ai rédigée spécialement pour vous dans la pensée et l'ardent désir que, connaissant mieux l'histoire de notre chère vieille ville, vous l'en aimiez davantage et la défendiez mieux contre le déclin et contre l'oubli.

On sait les Rochois assez chauvins et on les taquine volontiers à ce sujet . « Bourk ar Roc'h » — « Roc'hiz kez tud a boan ag a gouraj », etc., etc., nous dit-on souvent avec raillerie ! et, peut-être même, avec une pointe de jalousie.

Au cours d'une réunion récente quelqu'un a dit en ma présence, (oh ! plaisamment et sans aucune malice, je le reconnais) : Qu'est-ce que la Roche ?.,.. C'est grand comme un mouchoir de poche ! »

Un mouchoir ? soit... Mais il y a mouchoir et mouchoir. Il y a le grand mouchoir à carreaux fait de toile commune et le petit mouchoir de luxe fait de fin linon, orné de délicates broderies et de riche dentelle. Si notre ville est petite son passé est très grand et je crois qu'aucun de nos railleurs ne pourrait attribuer à sa cité une origine aussi haute et aussi noble ne fut celle de la Roche. Quels sont leurs titres ?... Où sont leurs armes ?... La Roche a les siennes et c'est un lion qui orne son blason : le lion le plus beau, le plus noble, le plus fier, le plus brave et le plus généreux des animaux !

Sait-on bien que c'est la bataille livrée à la Roche-Derrien, en 1347, qui décida du sort du Duché de Bretagne et en fit passer la souveraineté de la Maison de Blois à celle de Montfort ?... Car la bataille d'Auray qui consomma la défaite de la famille de Blois-Penthièvre, n'en fut qu'une conséquence, un corollaire.

L'histoire de la Roche est pleine de grands souvenirs et ce sont ces souvenirs que j'ai voulu ressusciter pour vous, mes chers concitoyens.

J'ai puisé mes documents aux sources les meilleures et les plus sûres

1° A la Bibliothèque Nationale à Paris dans les œuvres de Dom Lobineau, de Dom Moricec, de la Borderie.

2° Dans plusieurs histoires de Bretagne.

3° Aux Archives de Saint-Brieuc.

4° Pour la période révolutionnaire j'ai eu la bonne fortune de me voir fournir par une personne très aimable, à qui j'en sais grand gré, des copies de pièces qu'elle avait eues en sa possession, pièces de l'époque qui existaient jadis à la Mairie de la Roche, mais qui, m'a-t-on dit, ne s'y trouvent plus.

5° Enfin, à tous les renseignements ainsi obtenus, j'ai joint quelques souvenirs personnels et le récit que me fit ma mère d'événements dont elle avait été le témoin (tel le choléra qui désola la Roche en 1867).

Quant aux événements plus récents : la guerre de 1914-1918, celle de 1939-1940, vous pourrez juger par vous-mêmes de l'exactitude du compte rendu que j'en fais.

Cette exactitude des faits est le seul mérite de cette petite histoire locale que j'ai écrite avec tout mon cœur de Rochoise, avec tout mon amour pour ma vieille ville natale et mon affection pour vous tous, mes chers concitoyens. Puisse mon récit vous plaire et atteindre surtout le but que je me propose : susciter un attachement toujours croissant à notre petite et si chère cité.

M. CHARANT.

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CHAPITRE PREMIER

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FONDATION DE LA ROCHE A LA RECHERCHE DES SOUVENIRS DU PASSÉ

 

La Roche doit son nom et son origine à Derien, 4e fils du Comte Henry de Penthièvre, qui était frère du Duc régnant, Alain III de Bretagne, dont Derien était par conséquent le neveu. 

Alain avait partagé ses Etats avec son frère Henry et celui-ci donna, à son tour, à son fils Derien, la Seigneurie de la Roche-Jaudi. Ce fut sous le pontificat de Martin, élu évêque de Tréguier en 1067.

Quelques années plus tard, en 1079, Derien fît construire ici un vaste château-fort dont il ne reste plus de traces, mais dont on montre encore l'emplacement au sud-ouest de noire. ville; il occupait tout le terrain qui constitue aujourd'hui le quartier du Calvaire et s'étendait jusqu'au presbytère actuel.

Cette forteresse, Derien l'entoura de fossés et de murailles ainsi que la ville elle-même, à laquelle il donna son nom et qui devint ainsi la Roche-Derrien (1).

Ainsi donc, sous son ancien nom de la Roche-Jaudi, la Roche-Derrien était antérieure au XIè siècle. Il y existait à cette époque un grand nombre d'habitations anciennes qui ont disparu successivement. Dans les siècles qui suivirent on en construisit d'autres.

La plus ancienne et la plus remarquable de ces maisons qui soient venues jusqu'à nous, était une vaste construction qui, avec ses fenêtres à guillotine et les croisillons en bois de sa façade, existait encore, il y a une soixantaine d'années sur notre place, à l'endroit même qu'occupent aujourd'hui la poste et la pharmacie. Cette maison portait la date de 1447; elle avait appartenu à M. Le Saint de Kerbellec, dernier procureur fiscal de la Roche. Elle eut pour dernière habitante Mlle Elisa Hyène, que tous les Rochois de mon âge ont parfaitement connue : elle était une descendante de cette famille Le Saint de Kerbellec.

Vendue après la mort de Mlle Hyène, par les héritiers de celle-ci, cette maison fut acquise par M. Jean-Marie Talguen, ancien minotier du Moulin de la Mer.

Des personnes intéressées à la disparition de cette maison, avaient persuadé à M. Talguen qu'une construction si ancienne menaçait ruine,

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(1) C'est sans doute par corruption que nous écrivons aujourd'hui Derrien avec deux r et Jaudy avec y.


qu'elle s'effondrerait quelque jour sur les passants, lui causant de très graves ennuis et qu'elle recelait en outre un trésor qui, prétendaient-elles, y était caché. Pour ces raisons, mais . surtout alléché par la pensée d'y découvrir le trésor, M. Talguen la fit démolir, enlevant ainsi à la Roche, une maison qui était un joyau et le plus beau vestige de son passé.

De trésor, bien entendu, il ne s'en trouva point, mais ce que l'on put constater à la démolition c'est que là maison était encore d'une solidité à toute épreuve et que les boiseries qui la composaient, depuis les poutres, faites d'énormes troncs de chêne, jusqu'au dernier croisillon de la façade, étaient encore sains et intacts, comme au premier jour.

A gauche de l'habitation de Mlle Hyène, celle qu'occupé aujourd'hui la famille Savidan, compte dans les maisons les plus anciennes de la Roche.

A droite dans la cour de l'ancien établissement de nos religieuses, devenu depuis école publique, existait un vieux bâtiment, aujourd'hui disparu, que nous, les anciennes élèves, nous appelions : « la vieille maison ». Cette vieille maison fut, à la" Roche, le berceau de la première école de filles, qui fut fondée en 1818 par les religieuses du Saint-Esprit. Elle était tout ce qui restait de l'ancienne maladrerie ou hôpital de la Roche. Et de là le nom breton de « Carden an hospital », (venelle de l'hôpital) donné encore aujourd'hui à la venelle qui conduit de l'angle de la pharmacie à la maison de M. et de Mme Le Bézu.

Un acte du 8 mai 1623, constate que la fondation de l'hôpital de la Roche est due aux anciens seigneurs de la famille de Kersaliou. On est donc autorisé à croire que cette fondation doit être attribuée à Geoffroy de Kersaliou de Chef-du-Bois, qui, en 1245, suivit saint Louis à la croisade.

Ce gentilhomme, à son retour, aurait fondé l'hôpital de la Roche, afin de soulager les misérables atteints de la lèpre. Ce qu'il y a de certain c'est que la maladrerie ou hôpital existait ici avant 1847, puisque tous les historiens qui parlent de la bataille qui y fut livrée à cette date, la situent entre le Moulin et la Maladrerie.

A côté de « la vieille maison » dont nous parlions plus haut, et dans là cour du même établissement, existait autrefois une chapelle dédiée à saint Eutrope; c'était la chapelle de l'hôpital; elle dut être construite à la même époque que lui. En 1613, des audiences y étaient tenue par le sénéchal Louis de Kermel. En 1700, Saint-Eutrope avait pour chapelain messire Ropers; en 1808 cette chapelle existait encore, elle fut ensuite détruite.

Ce fut certainement pour en perpétuer le souvenir que la Supérieure de l'établissement de la Roche, Mère Saint-Michel, dite « Bonne Mère » fit construire un petit oratoire à Saint-Eutrope et choisit ce saint comme l'un des patrons de sa communauté.

Au temps lointain de ma jeunesse, la cour actuelle de l'établissement était coupée par un mur qui. partant de la venelle, allait aboutir au point de jonction des deux bâtiments d'école, en faisant ainsi deux cours distinctes. Une porte percée dans ce mur, tout contre les bâtiments, mettait en communication les deux cours, et, à côté de cette porte, encastré dans le mur même, était un puits dénommé « Puits de St-Eutrope ». A l'existence de ce puits se rattache un des souvenirs de mon enfance.

Mère Saint-Michel, « Bonne Mère », désireuse de simplifier le service,et d'éviter à son personnel des allées et venues continuelles à travers la première cour, pour aller tirer au puits l'eau nécessaire aux besoins de son importante communauté, eut l'heureuse idée d'en amener directement l'eau à la cuisine où elle voulait faire placer une pompe. Pour cela, il fallait établir une canalisation, creuser une tranchée et quelle ne fut pas la surprise des terrassiers lorsqu'ils mirent à jour une prodigieuse quantité d'ossements et de têtes de morts ! Je vois encore, comme si c'était aujourd'hui, l'énorme pyramide que formaient ces restes humains dans la classe de la salle d'asile où on les avait respectueusement déposés, avant de les inhumer ailleurs.

Ce fait, à l'époque où il se produisit — j'étais trop jeune — ne me causa d'autre impression que cette sorte de crainte respectueuse que suscite chez les enfants tout ce qui touche à la mort. Plus tard, en y réfléchissant, je me demandai s'il n'y avait pas eu là un cimetière où s'inhumaient les morts décédés à l'hôpital. Mais, outre qu'il serait difficile d'admettre qu'on eût pu établir un cimetière tout contre les bâtiments occupés par-les malades — la vue n'en aurait pas été encourageante pour eux — une découverte analogue qui fut faite quelques années plus tard, autour de la chapelle de Pitié, où il .n'y avait jamais eu de cimetière, m'ouvrit d'autres horizons. Les restes trouvés autour de cette chapelle,n 'étaient-ils j pas ceux des compagnons, et des partisans de Charles de Blois, tombés là en défendant sa cause ?...

Et, par une association naturelle d'idées, ma pensée se reporta sur la découverte faite chez les Religieuses.

N'aurait:on pas creusé jadis, entre Pitié et la Maladrerie, où le combat fut particulièrement intense, une immense fosse commune où on aurait déposé les corps des soldats tombés à la bataille de la Roche-Derrien ?... J'ignore . le nombre de ceux qui périrent du côté de Montfort, mais je sais que du seul parti; de Charles de Blois il en fut tué plus dé 4000, et ces corps évidemment ne restèrent pas sans, sépulture.

Si, quittant ce côté de notre place, nous nous rendons à l'extrémité opposée, nous y trouvons la maison qu'habitait Mlle Sophie Connan et, à côté, le café Gales actuel, dénommé, encore au temps de ma jeunesse, « Le Café des Halles ». Ces habitations comptent dans les plus anciennes de la Roche. Mais où se trouvaient-elles les Halles ? ... J'ai un très vague souvenir de les avoir vues en face du café, dans un espace qui resta longtemps libre plus tard entre la maison de Mme Toupet et celle de Mme Montfort.

Revenant vers la place nous remarquons à notre droite l'ancienne habitation des époux Guizien qui, avec ses étages surplombants et garnis d'ardoises est bien aujourd'hui la maison la plus curieuse de la Roche et retient l'attention de tous les touristes. Elle est du XVè siècle.

Descendons la rue de la Fontaine dont la plupart des maisons sont anciennes, quoique de construction beaucoup plus récente. Là première ruelle que nous y rencontrons à notre gauche, nous conduit à une petite place qui était celle du pilori. Mais nous doutions-nous, nous tous Rochois, qui sommes si souvent passés devant lui s'ans le remarquer, que ce pilori — ou du, moins une partie de ce qui fut le pilori — existait encore ?... Remarquez celle énorme pièce de bois qui se dresse verticalement contre le mur d'entrée de la propriété de M. Savidan; c'était là un des montants du pilori et il porte encore ses anciennes ferrures, le portail d'entrée y a été fixé. L'autre montant a dû disparaître lorsque fut créée cette entrée, mais la trace en était encore visible sur le sol, il y a peu de temps (1).

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(1) Le second montant du pilori vient de disparaître par suite d'une nouvelle modification dans l'entrée de la propriété de M. Savidan.

Revenons sur nos pas et poursuivons notre descente de la rue de la Fontaine.

A droite, à l'endroit qu'occupe aujourd'hui la maison de Mlle Eugénie Guyomar, j'ai connu, dans mon enfance, une construction qui, par son architecture, son étage surplombant et les boiseries de sa façade rappelait, en dimensions plus restreintes l'habitation de Mlle Hyène.

Deux pas plus loin, à gauche, deux maisons attirent spécialement l'attention. Ce sont celles qui confinent, à la fontaine aujourd'hui couverte de Sainte-Catherine, dont l'eau est maintenant puisée à l'aide d'une pompe. Ces deux maisons, qui échappent à l'alignement actuel, font saillie sur la rue. Le sol des pièces du rez-de-chaussée, est en contre-bas de la rue; on y accède par des marches. Dans ces deux maisons, creusés à même le sol qui est de terre battue, sont des trous qui contiennent de l'eau. Etait-ce là primitivement la fontaine Sainte-Catherine ? Et l'eau, qui, au temps de ma jeunesse, se puisait encore dans la fontaine créée extérieurement, un peu plus bas, en provenait-elle ?... C'est fort probable, car un droit de 6 francs par an, dit droit de Sainte-Catherine, était payé par les habitants du quartier au propriétaire de ces maisons. Ce droit s'est éteint avec Catherine Capitaine qui a été la dernière à l'acquitter.

En face de ces deux maisons, dans un terrain à M. Julien Loyer, existe une excavation, désignée en breton sous le nom de « Toul Mary Brozoz » « Trou de Marie d'Angleterre'». De
très vieux Rochois assuraient, au temps de mon enfance, que c'était là jadis l'entrée d'un souterrain.- Si cette assertion est exacte, la partie inférieure de cette porte a dû être comblée, car l'excavation se présente aujourd'hui sous l'aspect d'une simple niche ogivale.

Arrivons au quai. Nous y trouvons la maison de M. Joseph Hamon qui en a modifié la façade, lui faisant perdre le cachet d'ancienneté que je lui ai connu.

Cette maison fût jadis une communauté religieuse habitée par des moines, chapelains des seigneurs de la Roche. Ils accédaient au château par des sentiers en lacets tracés dans leurs jardins, sur le flanc de la colline du Calvaire.

Si, tournant l'angle de cette maison, nous prenons le raidillon qui mène au Calvaire, nous trouvons, immédiatement à notre droite, un grand portail, jadis plein, aujourd'hui à claire-voie, qui donnait accès à la cour de la Communauté. A gauche de ce portail, un petit bâtiment, dont la porte d'entrée était percée dans le pignon, était certainement la loge du concierge et permettait de surveiller les entrées et les sorties de la cour. Ce bâtiment a été agrandi depuis et sa porte d'entrée percée dans le corps même du logis.

A droite du portail, s'élève un mur séparant la première cour, qui était celle des communs, d'une cour plus petite qui était probablement celle de la clôture, comme l'indique un judas percé dans la porte qui mettait en communication les deux cours. Ce judas, je l'ai vu bien souvent s'ouvrir pour vérifier l'identité des visiteurs dont nous étions, ma mère et moi, lorsque nous allions voir Mlle Emma Prigent, ancienne propriétaire de cette maison.

Arrivons à la rue de l'Eglise.

La seigneurie de la Roche qui fut d'abord possédée par les seigneurs du même nom, devint au XIVè siècle, propriété de Charles de Blois qui, en 1365, la donna, en récompense de ses services, à Bertrand Duguesclin, après la levée-du siège de Rennes.

La maison que le héros breton vint habiter ici, se voit encore, quoique modernisée depuis, en face de l'église : c'est celle qu'habité aujourd'hui Mme Olivier Chrec'hriou.

Il y a très peu d'années, avant les transformations, qu'y fit faire Mme de la Villeguérin, on voyait encore, de la venelle qui mène au presbytère, un vieux bâtiment, percé d'une étroite fenêtre qui était celle près de laquelle travaillait Tiphaine Raguenel, la savante femme de Duguesclin. Cette fenêtre a disparu; le mur dans lequel elle s'ouvrait a été démoli et le vieux bâtiment, qui était à une certaine distance du mur d'enceinte, agrandi, fait corps aujourd'hui avec la nouvelle construction qui vient s'appuyer sur lui.

Ce fut dans cette maison que Tristan (de Vitré, je crois) vint voir son ami Bertrand, qu'il trouva, dit-on, occupé sous un hangar au dépècement d'un verrat qu'on venait de tuer et
dont il faisait des parts pour ses amis. Et ceci nous prouve que la coutume bretonne de faire des cadeaux de viande de porc à ses amis, lorsqu'on sacrifie un de ces animaux, n'est pas une coutume récente, tant s'en faut, puisqu'elle existait déjà au XIVè siècle.

Puisque nous parlons de Duguesclin, peut-être n'est-il pas superflu, peut-être même est-il indiqué de dire un mot de Tiphaine Raguenel, sa compagne. « Pour faire son éloge en un mot,  a écrit dom Lobineau, on peut dire qu'elle était digne d'un si grand homme; elle fut honorée de tous les seigneurs, qui la regardèrent avec toute la vénération due aux lumières extraordinaires de son esprit et à la générosité héroïque de son cœur. »

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CHAPITRE II

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SUITE DU CHAPITRE PRÉCÉDENT : NOTRE ÉGLISE. -- NOS CHAPELLES

Nous avons vu les demeures des hommes, passons maintenant à celle de Dieu, à notre Eglise. Elle est ancienne et fort remarquable, à part une aile, dite chapelle du Château, dont la construction est postérieure à celle de l'église et porte la date de 1829. Pourquoi cette dénomination de chapelle du Château ? Elle était probablement réservée aux seigneurs de la Roche lorsqu'ils assistaient aux offices paroissiaux et peut-être leur servit-elle aussi de lieu de sépulture. Un fait me porterait à le croire : lorsqu'on y creusa la fosse d'un de nos curés (celle de M. Parquer, en 1890) on y trouva une tête humaine, encore ornée d'une magnifique chevelure blonde qui semblait être celle d'une jeune femme ou d'une jeune fille.

Une femme de la Roche qui était présente à l'ouverture de cette fosse, prit cette tête, la mit dans son tablier et la porta au cimetière. Elle nous raconta ce fait, à ma mère et à moi, et nous lui reprochâmes d'avoir agi sans consulter les autorités; mais la chose s'était passée depuis quelque temps déjà, il n'y avait pas à y revenir et nous n'en dîmes rien.

Toutes les parties de notre église, à part celte chapelle du château sont de style ogival et roman, circonstance qui donne à penser que sa construction remonte au XIè siècle, époque à laquelle ce style était en honneur, et qu'elle serait due à l'initiative et peut-être (du moins en partie) aux libéralités de Derien. Et, ce qui donne du corps à cette hypothèse, ce sont les trois têtes en relief que l'on voit au-dessus dui choeur, du côté de l'Evangile et presque à la hauteur de la voute; ces têtes sont, celles de Derien, le fondateur de la Roche, que surmonte le dais comtal, de sa femme Amice et d'Eudon, leur fils.

« Notre église se compose d'une nef centrale, flanquée de bas-côtés de même longueur, séparés de la nef par des arcades ogivales se rapprochant du plein cintre.

« A l'angle nord, du bas-côté gauche, on remarque une tourelle solidement construite. Elle renferme un escalier en pierre qu'on peut apercevoir par une barbacane. A l'entrée de cet escalier est une pierre gravée sur laquelle on distingue une épée, avec ces caractères : «Gaufrid». Ne serait-ce pas là la pierre tombaile de Geoffroy de Tournemine, tué à la bataille de la Roche-Derrien en 13417 ? - - On ignore la destination de cet escalier mais on peut conjecturer qu'il conduisait à quelque souterrain placé sous l'église. Ces souterrains existaient et ont été parcourus il y a un certain nombre d'années. Il est probable que l'escalier conduisait aussi à l'autel Saint-Joseph.

« Le vestibule de notre église, ou porche, est voûté comme l'église elle-même et orné de galeries latérales, divisées en compartiments occupés jadis par des statues gothiques.

« Le bénitier placé dans le vestibule est fort curieux et mérite d'attirer spécialement l'attention des antiquaires : de forme octogonale, il porte sur toutes ses faces des figures qui ont quelque peu subi l'usure des siècles. Son origine paraît remonter à une très haute antiquité. Des restes de goupilles de fer, scellées dans la pierre, permettent de croire qu'il eut autrefois un couvercle et qu'il a pu servir de baptistère. Certains le disent du Xè siècle; il est peut-être plus ancien.

« Le mobilier de notre église se compose d'abord du Maître-Autel, magnifique retable du début du XVIè siècle, le plus complet, le plus délicatement sculpté qui existe dans le département. Dix-neuf niches, richement ciselées, ornent le tombeau de l'autel, le pourtour et le couronnement du tabernacle : 48 colonnettes en torsade, avec vigne, cep, feuilles, grappes, épis et autres moulures séparent et décorent des médaillons répandus ça et là avec le meilleur goût et font de cet autel une véritable œuvre d'art qu'on ne se lasse pas d'admirer.

« Cet autel appartenait à la chapelle des Capucins de Saint-Brieuc et fut donné à Plounez, sa paroisse natale, par l'évoque constitutionnel, Jacob.

« Un Recteur de Plounez, qui le trouva plus tard dans un grenier de campagne, où on l'avait relégué comme bois à feu, le vendit en 1849, à M. l'abbé Daniel, curé de la Roche-Derrien, pour la somme de 3oo fr. Cet autel qui est une merveille, a aujourd'hui une valeur inestimable. La restauration ou le remplacement d'une seule de ses colonnettes, que fit faire M. le chanoine Parquer, un de nos Curés, fut payé 65o fr., deux fois plus que le prix d'achat de l'autel. Ce même M. Parquer fit ajouter à l'autel primitif qui ne comportait que la partie centrale, les deux parties latérales qui supportent les statues de N.-D. d'Espérance et de sainte Catherine. Ce travail, qui fut exécuté par M. Le Merrer, sculpteur à Lannion, n'est pas sans mérite, mais il est loin d'égaler l'ancien travail (1). »

Les stalles du chœur sont en bois du début du XVIIè siècle. Derrière ces stalles, du côté de la chapelle du château, sont cinq panneaux en bois sculpté du XVIè siècle.

La porte de l'ancienne sacristie remonte à la même époque (XVIè siècle).

La chaire est du XVIIIè siècle.

(1) Le passade entre guillemets de la page 25 à la page 27 est la copie de renseignements qui m'ont été fournis par M. le chanoine Turmel, ancien curé de La Roche-Derrien, de regrettée mémoire.

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Du côté de l'Evangile, un autel latéral, en bois, du bois, du XVIIè siècle, est dédié à saint Joseph dont la statue et celle de saint Eloi occupent les entrecolonnements. D'élégantes colonnes, surmontées de chapiteaux corinthiens, en soutiennent l'entablement, au-dessus duquel quatre anges supportent deux corbeilles de fleurs.

Du côté opposé (côté de l'Epitre), est l'autel de saint Yves. Au milieu du retable est un joli tableau du saint. L'autel lui-même, très large et très haut est terminé par un pilastre sur les deux côtés. Plus au milieu deux grandes colonnes supportent un entablement, surmonté d'un fronton, au-dessus duquel est une gloire. Les deux statues qui ornent cet autel sont celles de saint Yves et de saint Alphonse de Liguori.

Notre église possède un chandelier d'autel en fer forgé du XVè siècle et des fonts baptismaux qui sont ses contemporains (XVè siècle).

L'ancienneté de nos orgues est à peu près la même; elles doivent remonter au XVè siècle ou au début du XVIè siècle; ce sont les anciennes orgues de l'abbaye de Westminster, en Angleterre, qui les vendit à Saint-Brieuc. Saint-Brieuc les revendit plus tard au facteur d'orgues Cavallier, à qui elles furent achetées le 27 septembre 1847 Par M. le Curé Daniel, le même qui fit l'acquisition de notre Maître-Autel. Réparées par le vendeur, ses soufflets primitifs remplacés par un soufflet unique, ces orgues servent encore aujourd'hui, après cinq siècles d'existence, à glorifier Dieu et à embellir les cérémonies du culte. Elles possèdent cette particularité remarquable que leurs tuyaux anciens, ceux qui restent de l'orgue primitif, sont en plomb argentifère, d'où les sons si pleins, si beaux, si sourds de ses jeux de fonds. Ces orgues furent payées 8.000 francs.

Notre chapelle de la Vierge, dite chapelle du Rosaire (le Rosaire s'y récitait encore, il y a une trentaine d'années à l'issue des vêpres), est ornée d'un retable sculpté avec une richesse extrême. Le contour du bas de ses colonnes est couvert de petits anges soutenant des couronnes. Les chapiteaux sont d'ordre composite. Au-dessus de l'entablement est représenté le Père Eternel, entouré d'anges et plus bas le Saint-Esprit. Les statues de la Vierge et de l'ange Gabriel, qui se trouvent aujourd'hui sous le porche et figurent la salutation angélique, étaient autrefois dans les niches qui ornent cet autel dont elles faisaient partie; elles ont été remplacées par une autre statue de la Vierge et par celle de sainte Catherine.

En 1842, une dalle funéraire, portant les statues tumulaires d'un chevalier et de sa femme fut découverte dans cette chapelle dont ils furent les fondateurs. Ces statues représentent le «sieur escuyer François de Kerbouric », enterré là le 19 janvier 1680, par M. Fouësou, recteur de Langoat, et sa femme Mlle « Louise de Kersaliou, dame de Kerbouric » (1)

(1) Louise de Kersaliou, dame de Kerbouric, demeurait au Manoir de Roc'hélec'h, en Langoat.

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Le chevalier est représente couché, en armure du XVè siècle, les mains jointes, l'épée entre les cuisses et les pieds appuyés sur un lion couché. Ses restes et ceux de sa femme ont été retrouvés en 1874. On procédait, à cette date, à la réfection totale des toitures de l'église et la chapelle primitive du Rosaire qui menaçait ruine, n'était pas en état de supporter une nouvelle couverture; il fallut la reconstruire et ce fut encore M. le Merrer, sculpteur à Lanni on, qui fut chargé de replacer l'autel.

L'enfeu qui renferme la dalle funéraire des seigneurs de Kerbouric, s'ouvre d'un côté dans la chapelle du Rosaire et donnait de son côté fermé dans l'ancien cimetière qui entourait l'église.

Ma mère me racontait que, lorsque fut désaffecté ce cimetière, et qu'on eut exhumé les restes de ceux qui y reposaient, on organisa à la Roche une grande procession, dite procession des reliques, à laquelle prirent part tous les habitants, chacun d'eux, chargé de porter au nouveau ci-metière les restes de ceux des siens qui avaient été relevés dans l'ancien.

Un rideau d'ifs clôturait cet ancien cimetière du côté où fut jadis l'école des frères (terrain actuel de la Mairie). Il était l'habitat de nombreuses chouettes qui y soufflaient lugubrement le soir. Et c'était la terreur des enfants, voire même de nombreuses grandes personnes qui croyaient - - tant on était superstitieux à celte époque -- que c'étaient là les gémissement des
âmes en peine de ceux dont les corps avaient été déposés dans ce cimetière.

A quelque distance de là est la chapelle de Saint-Jean, édifice rectangulaire du XIVè siècle, avec influence anglaise marquée. Cette chapelle a été restaurée au XVIIè siècle, comme l'indique la date de 1608 inscrite sur le pignon ouest. Elle renferme les statues anciennes de saint Sébastien, de saint Loup et deux bustes de moines.

Une autre chapelle, aimée particulièrement des Rochois, celle de Notre-Dame de Pitié, fut édifiée , suivant la tradition, à l'endroit même où fut blessé et pris Charles de Blois. Elle porte sur son pignon ouest la date de 1770. Les messes y furent interrompues après la Révolution et rétablies le 27 mai 1912. L'if qui se trouve dans le petit enclos qui entoure la chapelle aurait été planté, dit-on, par Duguesclin. Dans ce même enclos est une croix de granit, reposant sur une table ronde formant banquette et qui remonte certainement à une haute antiquité.

Dans la chapelle on remarque une Piéta, statue ancienne de la Vierge et une poutre de gloire avec Crucifix entre la Sainte Vierge et saint Jean. 

La grille de bois qui clôture le choeur de cette chapelle est armée de pointes de fer. Elle date certainement de l'époque primitive où le bois se façonnait, encore à la hache, comme l'indiquent 1es irrégularités de lignes de la partie pleine de sa base. C'est ce qui en fait la valeur aux yeux des antiquaires. 

La Roche possède une troisième chapelle, celle du Calvaire, édifice moderne (style XVè siècle), érigée en 1867, sur la motte du château. Cette chapelle, qui était celle des Enfants de Marie de la communauté de Sainte-Anne, à Lannion, fut acquise pour notre ville par la Fabrique et M. le docteur Tily, alors maire de la Roche. Les pierres numérotées à leur départ de Lannion, permirent de la reconstruire ici, comme elle avait existé là-bas.



CHAPITRE III

 

DÉCOUVERTES FAITES A LA ROCHE-DERRIEN UN MOT DU CHATEAU NOIR

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La Roche-Derrien sera longtemps encore pour l'antiquaire un pays curieux à étudier.

En 1854 on a trouvé, près de notre ville, un poignard en bronze et une épée gauloise de l'époque celtique. Le poignard est dans le cabinet de M. de Boisboissel, à Guingamp, l'épée est au Musée de Saint-Germain.

De l'époque romaine, il est resté ici de nombreuses substructions, telles sont celles qui soutenaient les fondations de notre Château-fort; appareil en maçonnerie, composé de plusieurs couches de pierres noyées dans un mortier de chaux et de sable. On y a recueilli plusieurs médailles de la famille Antonine qui ont été remises à M. Guillou, propriétaire du terrain; monnaies de Posthume et de Marus, petits bronzes trouvés dans un jardin voisin.

A deux cents pas de la ville, autres substructions au lieu dit Bonrrède, au milieu de six hectares jonchés de briques, tuiles à rebord, ciment et autres débris.

Plusieurs champs, sur la rive droite du Jaudy, entre la Roche et le pont de Tréguier, portent le nom de « Parc ar c'hastel » (champ du château), et recèlent aussi des substructions et des débris gallo-romains. Dans un de ces champs on a trouvé des urnes cinéraires qui étaient entre les mains de M. Connan, propriétaire du terrain.
En 1872, au centre de la ville, en creusant une carrière, on a découvert des monnaies bretonnes de Jean IV et de Jean V, auxquelles étaient jointes des monnaies de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne ; Louis de Masles, comte de Flandre ; Charles II, duc de Lorraine, etc. On avait précédemment trouvé sous les ruines du château, des fers à cheval attribués au xiv" siècle.
Sous les mêmes ruines, celles d'une ancienne tour du château! (qui en était certainement le donjon et dominait le petit bras de mer profondément encaissé), au milieu d'une enceinte circulaire de 3o mètres de circonférence environ — ce que nous appelons aujourd'hui le Calvaire — on remarquait autrefois une ouverture hexagonale fort profonde dont la destination n'est pas connue. Elle conduisait, peut-être, disent les historiens, à des souterrains ménagés sous la tour, pour servir de retraite, ou bien à des cachots, creusés profondément dans le roc, pour étouffer les plaintes des vassaux qu'atteignait la Haute Justice que possédaient les seigneurs de la Roche.
En septembre i843 on a découvert sous les
I
imnrs île celte tour, un caveau rempli de pote-MI anciennes et de boulets de pierre gros ..... me dos bombes. Tout cela a été dispersé : il n Vu est, resté que les quatre boulets qui sont i n h. ml dos marches du Calvaire, il y en a quelques aulros dans des jardins de la ville. Tous l>i»tioimciit des machines de guerre de Charles il< Mois.
Si IMS les ruines de la même tour ont été dé-mu \rries également des pièces de monnaies d'ar-.l 'on possède quelques-unes qui me viennent ili- mon grand'père. Toutes remontent à une i l"H|iio roculée. L'une d'entre elles, que j'ai ITi.il heureusement perdue, portait la date de l'an ri. les lettres Roll... dont la suite était illi-".iMiv Celte date qui correspond à celle du cou-ion nomont de Charlemagne comme empereur 'I <>, -rident, et ces lettres m'avaient fait penser • (ne o'élait peut-cire là une pièce de Rolland, le i"M'u de cet empereur, le fameux Rolland de Hoiirovimx. Je savais d'ailleurs que ce Rolland ." 'il élé chargé par son oncle de venir percevoir les impôts sur les Marches de Bretagne, ce i|ni pouvait expliquer la présence de cette pièce .1 l.i Iliiolie. Mais les seigneurs avaient-ils le droit >li- I >.i lire monnaie à cette époque ?... Je me suis • •ignée ; la réponse a été négative. J'ignore <l ..... L do qui était cette pièce.
Il on est, une autre qui porte deux couronnes «•l re l'ail m'avait frappée. Pourquoi deux cou-és ?... J'en ai trouvé l'explication à la Bi-
l'l'
oiliè<|iie Nationale, à Paris, où j'ai ipuisé la

ou
plupart de mes renseignements : Yolande de Dreux, qui était veuve du roi Alexandre III d'Ecosse, lorsqu'elle épousa en secondes noces le duc Arthur II de Bretagne, fut autorisée exceptionnellement, comme ex-souveraine, à joindre sa couronne à celle de son époux. Cette pièce est donc certainement d'Arthur II et de la duchesse Yolande.
Une troisième pièce porte l'effigie un peu confuse d'un animal qui est probablement le lion rochois.
Les autres pièces portent des Croix de Malte et l'une une croix plus grande qui semble être celle des Croisés et nous verrons, en effet, que des seigneurs de la Roche prirent part à des expéditions en Terre Sainte.

En face de l'ancienne tour où ont été faites ces découvertes, et à une très courte distance à vol d'oiseau, se trouve le retranchement du Château Noir, qui fut à l'origine un camp romain et devint, au moment de la Guerre du succession de Bretagne, un camp anglais. Le Château Noir ne date donc pas d'hier : la conquête romaine, chacun le sait, eut lieu de l'an 58 à l'an 60 avant Jésus-Christ.

Ce camp retranché était entouré sur toute sa circonférence de fossés très profonds, remplis d'eau, qui servaient à la défense du camp. Ces fossés ont été comblés depuis en partie par la végétation aquatique qui s'y est développée et par la chute des feuilles des arbres. Mais il reste encore de l'eau sur une moitié ou sur un tiers de leur étendue, et l'on peut se faire une idée de la défense qu'ils offraient à l'origine.

Situé en face de la tour du château-fort, et pour ainsi dire à son niveau, le Château-Noir en facilitait l'attaque.

Enfin, un vaste champ, appelé le champ du Mézeaun situé entre les hauteurs de Bellevue, le cimetière actuel, Pitié et la Maladrerie, rappelle la célèbre bataille de 1347 qui fut si fatale à Charles de Blois. Là, aussi, ont été trouvées des pièces de monnaie et un éperon de fer appartenu ni h une époque très reculée.

 

CHAPITRE IV
PARTIE PUREMENT HISTORIQUE LES PREMIERS SEIGNEURS DE LA ROCHE
Ce récit sera peut-être incomplet, malgré toute l'attention que j'ai mise à recueillir les faits, a démêler de l'histoire si compliquée de Bretagne (et, que complique encore sa connexion avec les Histoires de France et d'Angleterre) les faits qui se rapportent directement à la Roche, pour les présenter d'une manière qui ne soit pas trop indigeste.
Adoptant l'ordre chronologique depuis la fondation de la Roche par Derien, nous trouvons d'abord que deux des frères de celui-ci, Rrient et Alain le Roux, s'illustrèrent, en 1066, dans la Conquête de l'Angleterre par les Normands. Alain le Roux reçut même, en récompense de ses services, le titre de Comte de Richemont, et la possession du comté anglais de ce nom. La gloire de la famille de Penthièvre en fut encore accrue. Ce titre resta pendant quelques générations attaché aux descendants d'Alain et passa ensuite aux ducs de Bretagne.
En ii54, Derien, seigneur de la Roche, fonda,
IMIIIS dit l'historien Ogée, le prieuré de Sainte-Ci.>i\ de Guingamp, qu'il donna aux moines
• le Sainl-Mélaine de Rennes. Ce fait est contesté p.n rcrlains auteurs, qui attribuent la fondation
• In ee prieuré à Etienne de Penthièvre et à sa f. in uni Ilavoise de Guingamp ; mais il semble, « .-pendant, que l'assertion d'Ogée soit exacte, puisqu'une rente de cent sous par an fut payée MM prieuré de la Roche-Derrien par le prieur de Cuingamp dans les années qui suivirent la fon-d.ilion. Ceci suppose une attache entre les deux prieurés qui existaient encore en 1256. Celui de la Hoche avait dû être fondé vers n5o. - - Ce qu'il y a de certain, c'est que la foi était très vive a cette époque et que nul autre siècle ne fut plus fertile en fondations dues à la piété. La famille de Penthièvre donne elle-même quelques . vécues à l'Eglise et de nombreux religieux et icligieuses aux monastères.
KM 1218, Eude ou Eudon de la Roche-Derrien, lirsaiil, là sa femme et ses deux pupilles, en-fimls de son oncle Eudon de Quimper, qu'il éle-v.ni, partit pour la Terre-Sainte, confiant en son iihHoiico sa famille et l'administration de ses liieus à Geoffroy, vicomte de Rohan. Le testament qu'il fit, à son départ pour Jérusalem, . arlio, sous une apparente sécheresse, une très pi ..ronde émotion et une grande délicatesse .I .'une :
« J'ai livré, dit-il, à Geoffroy, vicomte de .. Ilolian, toutes mes terres de Bretagne, pour n (KM) livres de monnaie courante, qu'il a re-

« mises à mon départ pour Jérusalem. J'en ex-« cepte toutefois la dot et le douaire de ma ce femme Vilanie. Je lui ai remis aussi le fils et « la fille d'Eudon de Quimper, mon oncle, ainsi « que mon château de la Roche, sous la condi-« tion qu'il fera garder ce château avec -soin et (( qu'il prendra soin aussi des enfants d'Eudon. K — Si je meurs en mon voyage, et si le fils « d'Eudon venait aussi à mourir, Geoffroy con-« cluera le mariage d'un de ses frères avec la « fille d'Eudon.
ce Tous les revenus et produits de ma terre « seront consacrés à l'extinction de ma dette. « Le vicomte retiendra d'abord les justes frais « qu'il aura faits pour moi.
« Si, par la grâce de Dieu, je reviens de Jéru-« salem, et que ma dette ne soit pas entièrement « éteinte, je donnerai caution suffisante pour « rentrer en possession de mon bien.
« Si les revenus ont été supérieurs au montant « de ma dette, le vicomte conservera la moitié <( de l'excédent et me rendra en paix l'autre « moitié, ma terre, le château et les enfants.
« Je veux que ce testament soit fidèlement exé-<( cuté et, pour qu'il soit valable à jamais, j'y ai « apposé mon sceau (1218).
Quelle loyauté, quelle délicatesse de sentiments dans cet écrit ! Quelles expressions peuvent répondre aux nobles pensées qui agitaient cet Eudon de la Roche-Derrien ?
Il revint de Jérusalem, mais, en son absence, Pierre Mauclerc, prince rusé et despotique, avait

mis la main sur la Seigneurie et le château de l.i Koclie-Derrien.
KM effet, quatre ans avant le départ d'Eudan île la Roche-Derrien pour Jérusalem, Pierre de Iheux, dit Pierre Mauclerc était devenu duc de lirelagne par son mariage avec Alix, héritière «lu duché. Il résolut de centraliser le pouvoir, d'accroître son autorité, ce qui ne pouvait se f.iire sans amoindrir celle de ses barons. Il entra ilnnr en lutte contre eux, s'empara de leurs (tiens et, par une série de négociations finan-eières, acquit les autres seigneuries importantes ipii échappaient encore à sa domination. La Ro-rhc-Derrien était au nombre de celles-ci.
(lotte seigneurie appartenait alors à Plaisou, lille naturelle de Conan de la Roche, et à son mari Olivier. Ceux-ci laissèrent par devoir de licf, leur château de la Roche-Derrien au duc Pierre, lorsqu'il faisait la guerre à ses barons de Bretagne.
S'il était du devoir de Plaisou et de son mari île livrer en temps de guerre, leur château au due, il n'en était pas moins du devoir du duc, la guerre finie, de rendre la place à qui elle appartenait ; cependant, il la garda jusqu'à sa .1 mort, rattachant ainsi à la couronne, contre litntn justice, une seigneurie qui en avait été dé-laehée pour être donnée par Alain III au père «le notre Derrien et par celui-ci à ses descendants.
Après la mort de Mauclerc, Plaisou, devenue veuve, intenta un procès au duc Jean Ier, dit  

le Roux, fils et successeur de Pierre Mauclerc, et le fit ajourner à la cour du roi. Ce procès eut un1* grand retentissement et dura longtemps. Plaisou mourut avant d'en voir la fin. Il en fut de même de son fils Alain.
Jeanne, soeur et héritière d'Alain, continua l'action. Le duc lui opposait que ni sa mère ni elle n'étaient nées de mariage légitime et qu'Alain, frère de Plaisou, son oncle, mort sans enfant, après l'an 1287 et auquel cette seigneurie devait appartenir, l'avait perdue, par jugement de la cour de Bretagne, contre plusieurs seigneurs qui y prétendaient et avaient traité de leurs droits avec lui.
Malgré toutes ces raisons, le Duc de Bretagne fut condamné par le Parlement à rendre la Roche-Derrien à ses possesseurs et à en restituer tous les fruits qui se montaient à 80.000 livres.
En 1811, Bertrand II de Saint-Pern commandait la place forte de la Roche-Derrien, au nom du duc Arthur II de Bretagne, époux de Marie de Limoges.

CHAPITRE V
JEAN III. — CAUSES DE LA GUERRE DE SUCCESSION DE BRETAGNE. — CHARLES DE BLO1S ET JEAN DE MONTFORT, LEUR LUTTE. — SIÈGE ET PRISE DE LA ROCHE-DERRIEN PAR NOR-
THAMPTON.


Arthur II eut pour successeur son fils Jean III. Ici, pour l'intelligence de ce qui va suivre, une longue digression s'impose.
Jean III avait épousé en premières noces Isa-hclle de Valois, sœur de Philippe VI de Valois, roi de France. Après son veuvage et un second mariage il était resté très attaché à son ex-beau-frère Philippe et aux intérêts de la couronne de France.
Jean III n'eut d'enfants d'aucun de ses mariages, mais il avait deux frères germains, c'est-M (lire nés, comme il l'était lui-même, d'Arthur II cl. de Marie de Limoges.
Ces deux frères du duc Jean moururent avant lui, Pierre, le plus jeune, sans postérité ; Guy laissant une fille, Jeanne de Penthièvre. Si Guy avait vécu, il fut devenu, en vertu de son droit d'aînesse, et sans contestation possible, héritier   

du duché de Bretagne. Lui mort, et la loi sa-lique n'étant pas en vigueur en Bretagne, sa fille Jeanne qui le représentait dans la succession, devenait héritière présomptive du duché.
Mais Jean III avait aussi un demi-frère, Jean de Montfort, né d'un second mariage de leur père avec Yolande de Dreux, l'ex-souveraine d'Ecosse.
Jean de Montfort, alléguant qu'il était demi-frère du duc régnant, plus proche par conséquent d'un degré que Jeanne de Penthièvre, qui n'était que leur nièce à tous deux, émit quelques prétentions à l'héritage du duc.
Jean III, qui le sut, prévoyant les maux qui résulteraient pour la Bretagne d'une rivalité entre son frère et sa nièce, résolut, pour y couper court, de laisser après sa mort son duché de Bretagne à Philippe de Valois, roi de France. Il y mit cependant cette condition que Jeanne de Penthièvre, ou les héritiers qui pourraient naître d'elle, recevraient de Philippe VI une autre seigneurie importante : il fut convenu qu'on lui donnerait le duché d'Orléans.
D'autre part, pour éloigner Jeanne de la Bretagne et éviter toute cause de conflit, Jean III et le roi de France négocièrent son mariage avec Charles, fils aîné du roi de Navarre, qui fut plus tard connu dans l'histoire sous le nom de Charles le Mauvais.
Or, en 1887, quand eurent lieu toutes ces négociations, Jeanne de Penthièvre était encore trop jeune pour avoir des enfants, elle ne pou-
vait atteindre cet âge que dans un ou deux ans. Ouant à Charles de Navare, de beaucoup plus jeune qu'elle, on ne pouvait espérer qu'il pour-rail devenir père avant au moins i3 ou i4 ans.
Lorsque les seigneurs bretons eurent connaissance de ces dispositions prises par leur Duc, ils s'y opposèrent formellement : ils entendaient maintenir l'indépendance du duché, le garder u Jeanne et assurer, aussitôt que possible, par le mariage de celle-ci et une prompte descendance, des héritiers, après elle au Duché de Bretagne.
Devant l'opposition de ses barons, Jean III dut céder, revenir sur les négociations faites avec le roi de Navare, remettre Jeanne en possession de ses droits et ce fut alors que, d'accord avec le roi de France, il décida de marier sa nièce à Charles de Chatillon, duc de Blois, neveu de l'hilippe VI, par sa mère qui en était la sœur.
Mais remettre Jeanne en possession de ses droits c'était réveiller les prétentions de Jean do Montfort. A la mort de Jean III, la guerre, connue dans l'Histoire sous le nom de Guerre do Succession de Bretagne, éclata entre les deux rivaux,
Charles de B'lois, devenu Duc de Bretagne, par sa femme qui en était la Duchesse, défendit les droits de celle-ci et réclama l'appui et le secours de son oncle Philippe de Valois.
Jean de Montfort, qui avait été élevé en Àngle-Irrni et qui était très Anglais de cœur, fit appel à Edouard III.

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Les deux souverains, qui étaient déjà en guerre, trouvèrent l'occasion favorable pour intensifier leur lutte, en la portant sur un second terrain, et ce fut ainsi que la Guerre de Succession de Bretagne devint un épisode de cette fameuse guerre qui, pendant cent ans, mit aux prises Anglais et Français.
En i345 donc, une armée anglaise, commandée par le duc de Norlhampton, débarqua en Bretagne et prit Carhaix. Northampton tenta ensuite de surprendre Guingamip et, repoussé, brûla les faubourgs sans insister. « Une place « forte avec un port près de la mer, faisait bien « mieux l'affaire de ces Anglais ; ils trouvaient « tout cela à la Roche-Derrien, ville petite, mais « bien située, bien fortifiée et avec un fort châ-« teau. Ils y allèrent et mirent le siège devant « la ville », qui devint, nous dit l'historien la « Borderie, « la base, la racine, le point d'at-« tache et, en même temps, le rempart de celte « invasion. »
Les Rochois repoussèrent vigoureusement 'le premier assaut et résistèrent non moins vaillamment pendant deux jours à un second assaut. Mais l'incendie d'une des portes de la ville par les Anglais, les mit dans la nécessité de capituler. Ils députèrent vers Northampton Hue Cas-siel, le Commandant de la Place.
Northampton, qui avait été frappé de la bravoure de cet officier, consentit à ce qu'il sortit de la ville avec toute sa garnison. La même faveur fut accordée à Hue Arrel, à l'évêque de

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un i Ci), qui se trouvait dans la Place, à lin.nl île lu Hoche et à tous ceux qui se trou-ni dans la ville qui fut ensuite livrée au I |ilN .
I i". Anglais trouvèrent à la Roche un très riche I liuiin Ils s'emparèrent notamment de 3oo à loimranx de vins de France et de i3 à i4 IIIIIIKMIIV de vins d'Espagne qui appartenaient marchands de ces nations, car, à l'époque f i|in nous occupe, notre bras de mer n'était pas • fmvjisc comme il l'est de nos jours et les navires lordaiont pour y apporter les marchandises il-- l 'cl ranger.
ha ns l'assaut livré à la Roche par Northamp-iiin l'église, dédiée alors à Notre-Dame, fut fort rmloinmagée. Une bulle de i38g, indique qu'elle .1 \.iil. alors besoin de grosses réparations et ac-cnrdail, des indulgences à cet effet.
Norl.hampton, après avoir pillé la Roche-Der-ucn, y laissa une garnison anglaise et se dirigea ni La union dans l'espoir de prendre Morlaix ri d'entrer dans le Léon pour en faire la con-
l.a garnison anglaise de la Roche, après la rrdiliiion de la ville à Northampton, était com-m;mdéo par Richard Toussaint, qui est le même, ic m<> semble, que Froissard nomme Tassard de (.'ipinos ; mais il semble avoir été mal renseigné ni- la prise de la Roche-Derrien. Ce Toussaint, ai|inNH avoir tenté à plusieurs reprises de prendre
il) Monseigneur de Boisboessel.

Lannion, traita avec deux soldats de la garnison qui lui en ouvrirent les portes.
Les Anglais entrèrent dans la ville, la pillèrent et massacrèrent un grand nombre d'habitants, dont Geoffroy de Pontblanc, qui, surpris dans la nuit, fut poursuivi pendant qu'il s'enfuyait en chemise et lâchement tué au coin d'une rue. Ce meurtre déplut à Toussaint.
Les Anglais tuèrent aussi Geoffroy de Kerri-mel avec plusieurs autres chevaliers. « Ils prirent « les sires de Coëtuhan, Rolland Philippe, séné-ce chai de Bretagne pour Chartes de Blois et Thi-« baud Méran, docteur en droit, lesquels ils ic firent marcher, chargez de vin, en cotte et « nus-pieds jusqu'à la Roche-Derrien, emme-(( nant avec eux un grand nombre d'habitants, « nobles et roturiers, avec un riche butin. »
Les Anglais que Northampton avait laissés à la Roche-Derrien, craignant que les partisans de Charles de Blois ne se fortifiassent à Tréguier, vinrent mettre toutes les églises de cette ville et celles des environs hors d'état de ipouvoir servir de forteresses au parti adverse et les démolirent en partie. Il n'y eut que le tombeau d'un saint ecclésiastique mort 4a ans plus tôt (le 19 mai i3o3), Yves Héloury de Kermartin, notre grand saint Yves, qu'ils n'osèrent toucher, frappés, dit-on, d'un malheur survenu à un prêtre de leur nation qui avait osé porter la main sur les reliques de saint Tugdual.
Cependant, Geffroy Tournemine qui commandait à Guingamp, au nom de Charles de Blois,
a\;ml, appris qu'une partie de la garnison an-
• I.use de la Roche en était sortie, crut le moment favorable pour aller attaquer la ville et la reprendre. Mais ce projet fut découvert, les An-
• l;iis de Tréguier avertis, revinrent précipitamment, passèrent la rivière au gué au Provost, se jetèrent entre Tournemine et la ville, tuèrent un grand nombre de ses soldats, le battirent et le contraignirent à regagner Guingamp.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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